vendredi 30 novembre 2007
Si la tragédie n'était autre chose que l'art de louer...
- Je ne peux tout de même pas accepter?
- Ecoute. Tu l'as bien trouvé sur ta porte cette annonce.
- Oui.
- Elle t'était directement destinée, non?
- Oui, mais...
- Comment peux-tu penser ne serait-ce un instant à refuser cette proposition?
Elle t'est destinée, arrivée par hasard au meilleur moment. J'y vois un signe
puissant.
- Mais si c'est André, ou Pierre qui m'jouent un tour?
- Et alors? Même dans ce cas, ne seraient-ils pas les instruments d'une
certaine destinée? Tu disais toi même qu'il ne t'était pas possible de réussir
si tu n'avais pas de toit, et désormais tu l'as!
- Oui, mais je n'ose pas l'accepter. J'ai un mauvais pressentiment. Je sens
quelque chose peser au-dessus de moi.
- Tu es pessimiste, je pense que c'est tout. Tu n'as jamais été quelqu'un
de chanceux et pour une fois que ...
- C'est bon. J'irais voir!
Les deux jeunes se jettent un regard complice et tournent la tête vers leurs
amis.
La lumière de la salle s'allument, révélant une salle de spectacle universitaire.
Un professeur, un vague artiste méconnu, entouré d'une dizaine d'élèves se
tient silencieux face aux deux acteurs.
- C'est là tout ce que vous nous proposez?
Baissant le visage tous les deux, ils acquiescent.
- Et bien... Il ne sera pas dit que je tirerais de futurs artistes cette année.
Je n'arrive même pas à concevoir que vous soyez arrivés jusqu'à moi dans cet
état! Ce que vous venez de me montrer est d'une fadeur... Une fadeur digne d'un
show Télé de 19h30, vous surjouez, sans que ça ne semble crédible un instant!
Comme... Ah! C'est laid! Bon, Noémie, avec moi, sur scène! Montrons leur ce que
c'est que de jouer une scène!
Quelques heures plus tard dans un bar.
- Il a été vache le Duick quand même. Il aurait pu être plus cool quand
même.
- Bah tu sais... On était pas fameux... enfin...
- Oui... C'était quand même vrai ce qu'on disait, on pouvait pas faire plus
crédible...
- Et oui! Allez! Allons-y, tu vas être à la bourre.
Comme lorsqu'ils étaient en cours, ils se relèvent et rient à la seule pensée
qu'ils n'avaient pas joué durant le cours, ils avaient réellement discuté.
Depuis quelques temps, ils n'allaient plus à ce cours autrement qu'en se
sentant forcés. Leur prof semblait avoir décidé qu'ils étaient mauvais. C'était
simple, sitôt ils rentraient dans la salle, il se mettait à les incendier.
Au bas d'un immeuble parisien, les deux jeunes se séparent. Le soleil brille
tandis que le garçon pousse la porte pour se rendre à son rendez-vous. Il monte
les escaliers, pensant aux papiers qu'il devra présenter et à l'argent que
représentera le loyer. Il n'a pas menti lorsqu'il a dit que posséder un toit
lui permettra enfin de s'en sortir. Artiste, il se doit de posséder un chez soi
avec une pièce où laisser ses idées et ses pensées lorsqu'il doit aller en
cours. L'appartement sur lequel il a jeté son dévolu lui a été proposé par une
publicité scotchée sur la porte d'entrée du logement de son amie, Stéph'.
Depuis quelques semaines, elle l'héberge gratuitement, mais il n'arrivait pas à
s'exprimer librement sans sa bulle, cet espace où son cerveau, son corps et son
âme se mêlent au travers de ses toiles, de sa musique et de ses chorégraphies.
Perdu dans ses pensées, il arrive face à son futur locataire.
Sa surprise est totale lorsqu'il se rend compte qu'il est face à son
professeur. Ce dernier lui sourit poliment, visiblement étonné.
- Ainsi c'était vous que j'attendais. Vous savez que vous ne m'avez pas
laissé de nom dans votre message?
Gêné, le jeune répond.
- Je sais. Mais...
Coup d'oeil fugace, une idée est passée.
Vous comprenez, avec mon nom, je suis souvent celui qui n'est rappelé que
si vraiment personne ne s'est présenté avant... J'ai essayé de trouver un
endroit où vivre depuis quelques semaines, mais c'est difficile...
- Oui, bon.. Maintenant qu'on est là, je dois tout de même vous présenter
l'appartement. J'ai d'autres personnes intéressées.
Commençant à esquisser un pas, le professeur reprend aussitôt, montrant qu'il
vient de se souvenir d'un point important.
Vous avez tous les papiers?
Echanges de documents. Visite de l'appartement.
- C'est grand ici. Ce sera mon premier chez moi. Du moins celui où je me
sentirai chez moi. C'est à vous ici?
- Bien sûr. Le nom qui est écrit sur ce papier, c'est bien la personne se
portant garante pour vous?
- Oui, bien sûr. C'est un ami en fait. Il a déclaré, devant un avocat,
qu'il se porterait garant pour moi.
- Mais... C'est bien la personne à qui je pense?
- Oui, c'est le présentateur télé. C'était un ami de mes parents. Mais
lorsque ... Lorsqu'ils sont partis, il m'a recueilli.
La voix du jeune homme est devenue trouble. Son souffle vacille à son tour.
Le Silence s'installe durant un court instant. Puis le professeur prend la
parole.
- Pas de soucis. Bon, voici la Chambre.
Quelques pas plus loin.
Voici la salle de bain. Oui, la douche et les WC sont dans la même pièce,
mais on s'en sort plus facilement qu'on ne le pense.
Le jeune s'arrête devant le lavabo et le caresse en regardant la cuvette des
toilettes, tout en disant
- Et bien, ce sera toujours mieux que l'appartement que j'avais avec un de
mes amis, on avait la salle de bain et les WC derrière une sorte d’auvent dans
la salle principale... Là au moins je serais seul et à l'aise.
Assis à la table de la cuisine, le professeur sert un café chaud et odorant
à son élève.
Puis comme s'il venait seulement de réagir, il pose une question qui devait lui
trotter en tête.
- Sinon, qu'est-ce que vous comptez faire après cette année?
- Pardon?
- Oui, vous assistez à mon cours, mais dans quel but?
Seule une goutte de café tombée de la cafetière sur la plaque de maintien au
chaud se fait entendre. Puis, le futur locataire trouve sa réponse.
- Et bien, je ne sais pas encore. Mais je pense que j'aimerais écrire des
pièces de théâtre.
Les yeux du jeune homme se mettent à briller légèrement, comme si les larmes
allaient couler.
- Vous? Pourquoi?
- Et bien... Euh... En fait, lorsque j'ai perdu mon père, il écrivait une
pièce. Je me suis promis de la lui terminer. Pour lui rendre hommage.
Hochement de tête compréhensif de son aîné.
- Je comprends. J'espère que vous y arriverez. En cas de soucis, n'hésitez
pas à me demander de l'aide.
Quelques minutes plus tard, dans la rue. Le professeur salue son élève, une
pointe d'émotion et d'empathie dans la voix et la façon d'être.
- Et bien, je vous donnerai ma réponse demain.
Voix hésitante mais chargée d'espoir.
- Merci monsieur. C'est vraiment chouette ici!
Une brève poignée de main, appuyée par une tape paternelle sur l'épaule et
l'entrevue est terminée.
- Tu n'y es pas allé un peu fort?
- Non. Je ne crois pas. Il a tout gobé!
- Oui, mais le coup du présentateur télé?
- Et bien, figure-toi que Pierre, me devait un gros service... Du coup,
j'ai profité qu'il ait enfin eu son titre d'avocat pour lui demander de me
produire ce papier... De ce côté aucun risque, tout est prévu.
- Oui, mais c'est quand même Duick. Il est malin...
- Pas autant que moi. Tu sais, lorsque j'ai vu cette annonce, avec son nom.
J'ai tout de suite su que cet appartement serait le mien! Comment pourrait-il
me passer sous le nez désormais?
Le lendemain, le cours prend fin. Toute la classe sort de la salle restée
sombre par la faute des rideaux tirés. Seuls le professeur et l'élève sont
encore présents.
Le professeur prend la parole d'une voix de plus en plus magistrale.
- Ainsi, l'élève veut dépasser le maître. L'élève pense pouvoir berner le
maître... Pour l'appartement, c'est évidemment avec une certaine satisfaction
que je vous le refuse. Je n'ai rien contre vous, c'est même moi qui aie collé
cette affiche contre la porte de mademoiselle Goriée. Mais je n'aurais jamais
pensé que vous étiez si mauvais acteur. Comment pouviez-vous croire ne
serait-ce un instant que j'allais gober tous vos mensonges? Aucune de vos
émotions n'était à propos. Votre voix elle-même sonnait faux. Le comble
lorsqu'on cherche à amadouer son public.
Savez-vous que Pierre et le fils de mon meilleur ami? Oui, le même Pierre
qui a signé ces documents que vous m'avez présenté...
Je suis désolé jeune homme. Mais j'aurais même pu me permettre de porter plainte
pour cette pâle mascarade. Mais je n'en ferais rien! Je vous sommerais
seulement de bien vouloir ne plus vous présenter à mon cours!
Les Paroles de son professeur touchaient l'élève une à une, sans qu'il ne
trouve à reprendre son souffle. Lui qui pensait avoir gagné et leurré son
professeur se retrouvait sans rien.
Le professeur allait sortir de la pièce lorsqu'il dit:
Ha oui, pendant que j'y pense. Votre père, s'il n'est pas mort devrait
songer à vous enseigner des extraits de pièce moins connues que les pièces
Polonaises les plus connues.
Puis, méprisant:
Même à cet instant, vous n'arrivez pas à me faire éprouver de la pitié pour
vous!
Rideaux. Applaudissements.
Adieu les saints
J’avais à peine dix ans lorsque mon grand-père maternel est décédé. Je me rends compte que j’étais jeune pour pleinement appréhender ce que cela signifiait, mais j’avais néanmoins saisi que plus jamais je n’allais le revoir et qu’il avait cessé de vivre, de respirer, de bouger…
Au premier regard, son teint cireux et les cotons qu’il avait dans le nez m’avaient intrigué. Il était étendu sur le lit, les bras contre le corps, immobile alors qu’une légère odeur, m’évoquant la naphtaline, flottait dans la pièce.
La blessure qu’il s’était fait au front en tombant, terrassé par une crise cardiaque, avait été parfaitement dissimulée par le maquillage. « Il est mort avant d’avoir touché le sol », nous avait-on dit, peut-être pour rassurer les vivants, la grande crainte que nos proches puissent souffrir avant de s’éteindre avait été dissipée.
Je le regardais, muet de réflexion intérieure. On pensait que je me recueillais.
Je me souviens toujours de la difficulté et du ridicule pour sortir le cercueil du petit appartement où il logeait, lui qui était si grand. Le seuil des portes et l’angle étroits dans le couloir de son étage avaient obligé les porteurs à s’y reprendre à plusieurs reprises pour l’emmener au crématorium.
Ce fut dans cet endroit dont il ne me reste presque plus aucun souvenir que je retrouvai toute notre famille, venue pleurer ce cher disparu. J’étais le seul qui n’exprimait aucune peine ouvertement. « Il est trop jeune pour réaliser », songeait-on.
Et là, on me parla de lui, de ce grand-père que je connaissais bien, de ce qu’il avait fait autrefois, de quel homme merveilleux il était.
Les larmes me vinrent… Avais-je trop lutté pour les retenir ?
Pendant un long moment on me décrivit un homme incroyable, presque parfait, bon, généreux, un époux, un frère, un père ou un oncle formidable et ma seule réponse était des pleurs silencieux.
Nous fûmes enfin appelés pour assister à l’entrée du cercueil dans le four. Je ne sais plus trop ce que j’ai pu penser à cet instant précis. Les portes se refermèrent et les flammes jaillirent aussitôt. A travers le petit hublot, je voyais ce dernier instant tandis que tout le monde demeurait silencieux. Tout le monde devait songer à l’homme qui disparaissait enveloppé de centaines de degrés. Aux détails de cet être, à ses yeux, sa barbe, ses mains, son rire, sa voix grave et éraillée par l’âge qui devenaient cendres puis poussières.
Moi, moi je songeais à ce que l’on m’avait raconté sur lui. A cet homme exceptionnel qu’on m’avait dépeint. A cet homme que je n’avais jamais connu. Je me souviens parfaitement de mon grand-père mais celui que j’ai connu n’était pas aussi parfait que dans les descriptions des autres.
C’était un homme faillible, un homme parfois ingrat, parfois égoïste. Il avait été injuste avec moi et souvent il se mettait en colère pour un rien. Par la force, il tentait de me dresser, de me forger tel qu’il aurait aimé que je sois et tel que je ne voulais pas être. Chacun de ses défauts me revenait en mémoire.
Par quel étrange procédé, les vivants idéalisent-ils leurs morts ? Sont-ils prêts à oublier tous les heurts, tous les cris et toutes les peines infligées ? Chassés de leur conscience, il ne reste alors plus qu’un être purifié, comme si là est le seul véritable cadeau de la mort. Qu’il est hypocrite que nos cimetières soient ainsi peuplés de saints et non des salauds qui ont vécu…
Non grand-père, je me souviens de toi tel que tu étais. Je me souviens que tu étais homme, imparfait ; je me souviens de tes défauts, de tes erreurs, de tes mensonges. Je me souviens de toi avec exactitude, sans le moindre voile de connivence. Ce qui ne m’empêche pas de t’avoir aimé comme seul un petit-fils peut aimer. Et parfois je me demande si ce n’est pas moi qui suis le seul à véritablement honorer ta mémoire, le seul à avoir pleuré l’homme que tu étais vraiment, alors que les autres te changeaient en quelqu’un que tu n’étais pas.
mardi 27 novembre 2007
Une question d'art
La soirée s'annonçait bien. Il avait réussi à réunir presque tous ses amis dans le coin d'un restaurant très chic sur les Champs-Elysées où il passait presque pour un habitué, s'y arrêtant souvent en rentrant du travail. Le patron le connaissait bien et ce soir aussi, il apparaissait de temps à autre à leur table, demandant poliment s'ils sont satisfaits du service et affichant un petit sourire charmant.
Tous avaient l'air de bien s'amuser et la discussion tournait autour de divers exploits brillants de chacun, ses amis se vantant l'un après l'autre comme des gosses narcissiques. Quelques bières entrecoupées de vodkas aidant, il réfléchissait comment les éblouir et se sentait vraiment en forme, intelligent et séduisant, d'un humour irrésistible, capable de faire rire tous ses potes et pourquoi pas draguer la moitié des filles ici présentes. Enfin que les jolies, évidemment.
L'occasion se présenta quand un ami à moitié accroupi à côté de lui, regard vitreux plongé dans son verre vide, se plaignit confusément de sa difficulté de louer un appartement sur Paris. Il était étudiant et ne parvenait pas à réunir tous les documents nécessaires prouvant qu'il gagnait suffisamment bien sa vie.
- T'inquiète, j'vais me porter garant pour toi, lança-t-il bien haut d'un ton rempli de générosité et regarda autour si les autres écoutaient. Lui tapotant l'épaule, il ajouta :
-Tu sais, la vie, c'est juste une question de savoir faire les choses. Une question d'art. Y a des stratagèmes que tu peux apprendre. Mais l'art, sois tu l'as, soit tu l'as pas.
Il nota que les autres se turent et les observèrent d'un regard amusé, ce qui le poussa à adopter le ton d'un parent qui s'adresse à son enfant.
-Eh oui, mon gars, tout est dans l'art, même louer un appart ou une bagnole, ça peut être de l'art quand tu sais t'y prendre et que t'en as un peu là dedans, il se toqua légèrement le front et poursuivit :
-Faut juste savoir parler, jouer un peu, y aller franco si tu vois ce que je veux dire.
Il aperçut une jeune fille qui se frayait son chemin derrière leur table et, éméché comme il était, il décida de faire une démonstration immédiate de ses talents.
- Tu veux voir, mon p'tit, comment on fait pour louer quelque chose? cria-t-il dans l'hilarité générale et attrapa la fille par la taille avant qu'elle ait le temps de protester.
- Dis, bébé, j'te devrais combien pour une semaine de rigolade, toi et moi? s'enquit-il et tenta de lui effleurer la joue.
Mais à sa grande surprise, personne ne rit. Il y eut même un silence terriblement gêné. Quand il tourna la tête, il vit le patron du restaurant qui le fixait d'un regard glacial, lui demandant sèchement de cesser immédiatement d'importuner sa fille. Puis, ajouta-t-il comme si rien ne s'était passé, les messieurs désiraient-ils sûrement avoir l'addition?
jeudi 1 novembre 2007
Thème de novembre 2007
Avec le froid viennent les thèmes sérieux, il faut croire... Cette fois-ci, c'est un de la nouvelle fournée de propositions de daedalus :
Si la tragédie n'était autre chose que l'art de louer...
Mots tirés de la bouche d'Ernest Renan.
Bonne inspiration!
Pour rappel, voici quelques indications:
- Si vous voulez commenter ce thème (et le maudire) ou en proposer un pour les fois suivantes, n'hésitez pas à laisser un commentaire à la suite de ce message.
- Un texte, par contre, méritera un message indépendant (afin de permettre de poster des commentaires spécifiquement sur ce texte). Autant que possible ne poster que le texte nu, si vous voulez ajouter une remarque concernant votre texte, postez la en commentaire.
- Tous les auteurs sont les bienvenus.
- Idéalement, le texte devra rester court, la lecture sur écran n'étant pas agréable à la longue. On évitera également les gros pavés de texte, sans saut de ligne...
- Idéalement, le texte devrait avoir été écrit spécifiquement pour cet atelier (je rappelle également qu'il y a une catégorie "Et pour quelques textes de plus" pour les textes hors thème mensuel).
- Pas de langage SMS, ni dans les textes, ni dans les commentaires...
- Vous avez jusqu'au vendredi 30 novembre à 23:59 pour poster un texte.
- On ne gagne rien, à part des commentaires et des critiques.
cinq petites minutes...
être c'est ne pas être... c'est...
exister
vivre
constituer
représenter
aller (bien ou mal)
se trouver quelque part
demeurer
loger
avoir l'esprit attentif ou non
comprendre
aller quelque part
appartenir
provenir
naitre
participer, faire partie
porter des vêtements
prendre parti
ne pas avoir
ne pas ignorer
démontrer
un individu
une âme, une conscience
être c'est Dieu et le néant...